A la rencontre de Marinette à Cazals

par | 16 Juil 2020

Nous sommes allées à la rencontre de Marinette, habitante de Cazals, toujours prête à rendre service ou renseigner les passants perdus dans le dédale des ruelles du hameau. Nous lui avons demandé de nous raconter son histoire, l’histoire de sa famille… Marinette a une grande mémoire des dates, même si parfois « elle a des creux » pour la citer. Nous restituons ici ses paroles, simples, empreintes de nostalgie mais aussi d’humour.
Marinette, parlez-nous un peu de vous…
Je m’appelle Marie Cathala, mon deuxième prénom est Alphonsine parce que mon grand-père, qui était mon parrain, s’appelait Alphonse. Je suis née le 20 novembre 1934, un lendemain de foire. Je suis née par le siège, j’avais « un pied accroché » derrière la tête. C’est un gynécologue venu de Toulouse qui a pratiqué cet accouchement difficile.
Ma famille habite Brassac depuis bien longtemps. La maman de mon père, Pauline, était née dans le hameau de Gantet. Quand j’étais gosse, j’allais à la messe à l’église de Brassac et en sortant j’allais boire le café chez mon arrière-grand-mère à Gantet. On m’a raconté que ma grand-mère Pauline s’est blessée au doigt en coupant des orties, on l’a soignée avec des toiles d’araignée ! Son jumeau a été porté disparu à la guerre de 14, en septembre. Son fils, né en décembre, ne l’a pas connu. Mon père, Honoré, est né en 1907. A l’époque les mamans laissaient les enfants aux grands-mères pour partir travailler comme nourrices. C’est ainsi que ma grand-mère Pauline est partie comme nourrice à Albi, je pense dans une famille de militaires, et mon père est resté chez sa grand-mère maternelle à Gantet.
Mon grand-père paternel, Alphonse, est né à Cazals en 1873. Il a été porté disparu pendant la guerre de 14. C’est un berger allemand (un chien) qui l’a retrouvé. Il avait été blessé à la jambe, on voulait l’amputer mais il n’a pas voulu et le chirurgien a été de son avis. Sa blessure, en forme de V, était profonde jusqu’à l’os ! Après sa guérison, il a repris son métier de pâtre jusqu’à l’âge de 74 ans. Il a passé 25 ans au Picou et 25 ans au Prat d’Albis. Il avait des sabots mais pour tuer les vipères il les enlevait et les tuait pieds nus à coups de talon…
A l’époque de sa naissance, il n’y avait pas d’eau à Cazals et les gens allaient à la « Fount vielho » à la bifurcation du Pla de Rams. On a cette « ancienne eau » depuis 1886. Malpassadou (actuellement la ferme des Myrtilles) faisait partie du château de Brassac et du château de Foix. Un soir, il y a eu le feu, qui a touché un moulin, une forge et des habitations. Les gens de Cazals sont allés pour éteindre le feu et, pour les remercier, la dame du château de Brassac a donné la source à la commune pour les habitants de Cazals. Mon grand-père Alphonse, qui avait 13 ans, a accompagné les hommes pour aller chercher les tuyaux à Foix avec les vaches, afin de créer les canalisations des 4 fontaines de Cazals.

Abri de Bouzigats

Il me racontait qu’à l’âge de 13 ans on l’avait laissé seul pour garder les bêtes. Pendant la nuit il y a eu un gros orage… Il n’a jamais oublié le tonnerre. Il me disait aussi qu’il y avait une cabane « sous terre » (l’abri de Bouzigats).
Il m’avait aussi raconté que, lorsqu’il faisait refroidir la soupe dehors, il laissait des couverts dans la casserole. C’était une façon de faire comprendre au chien que la soupe ne lui était pas destinée. S’il avait le malheur de ne pas mettre de couverts, le chien la mangeait !!
Quand mon grand-père est décédé, en 1955, le père Etchegarray voulait célébrer l’enterrement l’après-midi mais un neveu de ma grand-mère trouvait que ce n’était pas bien de faire la sépulture l’après-midi. Alors, c’est le père Georges Lassalle, qui venait d’être ordonné l’année d’avant, qui est venu à Brassac pour faire la cérémonie le matin.
La mère d’Alphonse était une Destrem de Serres. Elle est morte en 1886, je crois. Elle avait trois frères : Benoit Destrem, l’aîné; Benoit Destrem, le second et Benoit Destrem, le cadet. Je n’ai jamais su quel Benoit était l’arrière-grand-père de Guy Destrem ! (maire de Serres jusqu’en 2008, décédé en 2011).
Alphonse avait une sœur née avant lui. Après lui sont nés des triplés qui n’ont pas survécu.
Mon arrière-grand-mère maternelle n’avait pas été déclarée à la naissance et quand elle s’est mariée il a fallu une requête au juge de paix pour savoir quand elle était née. Je me suis souvent posé la question : comment pouvait-on déterminer la date de naissance des célibataires qui n’avaient pas été déclarés ? Quand ils décédaient, on ne savait pas d’où ils sortaient ! (rires)
Quant à mes parents, mon père est né en 1907. Il avait des vaches et pendant la guerre de 39-40, il avait été envoyé en Alsace. Ma mère Léontine est née en 1901 à Bourgail. Elle allait à l’école à Burges depuis le Plajouly et elle m’a raconté qu’un jour où elle est arrivée en retard, l’institutrice lui avait donné un coup de règle sur les doigts.
Un jour où mon père était malade, ma mère lui avait posé des ventouses. Tout à coup elle lui dit : « Vite, viens voir ». Il lui répond : « Où veux-tu que j’aille avec le dos plein de ventouses ? ». En fait la vache venait d’expulser le placenta mais le veau n’était pas né ! Un voisin a dû intervenir pour délivrer la vache !
Ma mère est morte en 1986. Après son décès, on m’a envoyée à Saint-Lizier parce que j’avais besoin de me reposer et mon père a été envoyé à l’hôpital. Deux jours après être rentrée de Saint-Lizier, on m’a appelée pour que je reprenne mon père et je l’ai gardé pendant 4 ans du fauteuil percé au lit. Il est mort en 1996.

Quelques photos de famille précieusement conservées par Marinette
Vous avez toujours vécu à Cazals ?
Oui, sauf pendant les périodes où j’ai travaillé. J’ai ainsi vécu pendant quelques mois au Col des Marrous (établissement géré par la Sécurité Sociale qui accueillait des enfants). Un beau jour, on est venu me chercher pour aller donner un coup de main. En principe ils auraient dû me titulariser au bout de 3 ou 6 mois ou bien me mettre dehors. Personne ne m’a rien dit. Au bout de 15 mois le directeur m’a convoquée au bureau et m’a dit : « Demain matin je vous ramène ». Je me suis pensé : « Tu vas me ramener, toi ? » et je me suis débrouillée pour repartir avec un employé. Le directeur m’a dit que j’avais pris des congés alors que je n’en avais pas pris, c’était une collègue, une autre Marie Cathala, qui en fait avait pris des congés ! Après, j’ai été convoquée pour un travail à la préfecture, chez le chef de cabinet. Mon père avait un cousin qui habitait au Courbet et qui m’a hébergée. Je faisais la route 4 fois par jour mais j’ai du arrêter pour des problèmes de santé.

Vous êtes restée avec vos parents ?
Oui, j’ai toujours vécu dans cette maison et d’ailleurs je suis fille unique, seule comme le coucou, je ne me suis jamais mariée. Je donnai un coup de main de droite et de gauche. Un cousin de mon père, le fils d’une sœur à ma grand-mère maternelle, était martinéteur (aussi appelé martineur – voir l’encadré ci-dessous). Il faisait marcher le martinet, alors mon père et moi allions avec les vaches porter les frênes qui constituaient l’arbre (le manche) du martinet. Je me souviens qu’au carrefour actuel du Cardié, il y avait un pont avec des plateaux et on devait cacher les yeux aux vaches pour qu’elles ne voient pas le vide. En attendant de remonter, on allait les mettre en haut, au château de Bellisens où il y avait une étable –  la dame du château avait un truc tout blanc sur la tête, on aurait dit une sorcière. Et puis, on remontait avec les bêtes jusqu’à Cazals. Une fois on a croisé un gars de Cautirac, il descendait en vélo. Devant les vaches il a bifurqué et est tombé ! (rires)
Je me souviens aussi qu’une autre fois, le receveur des postes (qui avait une fille de deux ans ma cadette) devait déposer deux lettres au Pla de Rams et au Pra du Bosc. Il ne pouvait pas y aller. Il m’a donc donné les lettres. Une des lettres était destinée à une famille d’Italiens qui habitaient au Pra du Bosc. Quand je suis passée près de leur maison, je me suis retrouvée nez-à-nez avec un cochon !! Il avait dû sortir de l’enclos. J’ai raccompagné le cochon et j’ai pu donner le courrier à cette dame. J’avais 20 ou 25 ans, mais je ne l’ai pas oublié ! Il y avait beaucoup d’Italiens à l’époque. Beaucoup de Brassacois partaient travailler vers Paris, d’autres en Amérique. Les Italiens venaient les remplacer pour le travail.

Quand vous étiez petite, vous alliez à l’école à Cazals ?
Oui je suis allée à l’école avec monsieur Rousseau (instituteur) et madame Pagès (institutrice). Lorsque la femme de monsieur Rousseau est décédée, je suis allée à son enterrement. Il était heureux de retrouver deux de ses anciens élèves (le prêtre Mandrou et moi). Il y avait une école à Légrillou, une à Cap de Fer, une à Burges, une à Cazals, une à Brassac. A l’époque de ma grand-mère, l’école était là où il y a le cabinet d’infirmières à Brassac. Mon grand-père, quant à lui, est allé passer son certificat d’études à Foix. Il était accompagné de son instituteur qui les interrogeait tout le long du chemin. (rires)

Encore un grand merci à Marinette qui nous a régalées d’anecdotes en partageant avec nous une partie de l’histoire de sa famille ! 

Martinéteur : un métier connu dans la vallée de la Barguillère

Marinette a évoqué le métier de martinéteur exercé par le cousin de son père, un métier autrefois pratiqué à Brassac et dans la vallée de la Barguillère où l’industrie du fer a pu occuper une importance considérable. Dès le XIVe siècle, les comtes de Foix favorisèrent le développement de cette industrie dans la vallée de l’Arget. Plus tard, prenant la place des forges à la catalane, les martinets, actionnés par l’arbre à came d’une roue à aubes, trouvèrent facilement à s’installer sur l’Arget ou ses affluents.
C’est ainsi qu’à la fin du XVIIIe siècle, on comptait déjà 5 martinets à Ganac, 1 à Cazals et 1 à La Coupière. En 1848, la Basse Barguillère en comptait au moins une douzaine, dont 3 à Brassac et 6 à Ganac. Si certains n’étaient que de petits ateliers, d’autres pouvaient posséder 4 marteaux chacun.
Ce n’est finalement qu’après la Première Guerre mondiale que cette activité industrielle a définitivement périclité dans la vallée, même si sur les 17 martinets et taillanderies qui subsistaient dans l’Ariège en 1914, 5 se trouvaient encore dans la Barguillère, occupant environ 250 ouvriers.
Un martinet est un gros marteau à bascule, longtemps mu par l’énergie hydraulique d’un moulin à eau. Le mot désigne par métonymie le mécanisme qui met en mouvement ce gros marteau, puis le bâtiment où il est installé.
Dans l’industrie du fer un martinet, appelé aussi marteau hydraulique ou moulin à fer, est constitué d’un lourd marteau à bascule, qui vient tomber sur une enclume ou un tas. Ce marteau est soulevé par les cames d’un arbre horizontal, entraîné par un moulin à eau.
Le martinet est une application de l’énergie hydraulique pour les travaux de cinglage ou de forgeage des métaux comme le fer ou le cuivre.
Le fonctionnement est très irrégulier, aussi les cames sont-elles souvent insérées sur un arbre moteur très lourd ou entre deux volants. Pour augmenter le rythme de travail, l’amplitude de débattement du marteau est diminuée par des ressorts très rigides, une poutre en bois sur les plus anciens, puis des ressorts métalliques sur les modèles plus récents. Cela permet d’augmenter le nombre de cames. La vitesse de l’arbre est régulée par la variation du débit de la chute d’eau qui fait tourner la roue.
Le maître d’un martinet s’appelle un martineur, dans le Sud de la France un matrinaïre.

Source : wikipedia